LA NOTION D’INTERTEXTUALITÉ

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Bibliothèque, Université de Coimbra, Portugal.

« Les livres parlent entre eux. »

Umberto Eco

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Ce cours vous sera utile pour l’écrit comme pour l’oral. Dans le cadre de l’objet d’étude « les réécritures du XVIIème siècle à nos jours », il est important que vous maîtrisiez la notion d’intertextualité, notion qui ouvre des voies d’analyse fructueuses du texte littéraire et permet de mieux comprendre ce qu’est, au fond, la littérature.

Cadre général et origine de la notion

Si le phénomène intertextuel est aussi vieux que la littérature elle-même (un des fondements anciens de la littérature est la pratique de l’imitation), le terme d’intertextualité apparaît pour la première fois en 1969 sous la plume des critiques de la littérature. L’idée principale est que chaque écrivain poursuit un dialogue avec ses devanciers, les cite plus ou moins directement, reprend, pour les transformer, les discours déjà tenus. L’intertextualité va donc désigner un système de relations entre les textes, quels que soient leur nature et leur genre : « Tout texte se construit comme une mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte. » (Julia Kristeva). Le texte est un « tissu » dont la trame fait apparaître la relation (ou le rapport) qu’il entretient avec les autres textes. Pour Pierre-Marc de Biasi, dans son article de l’Encyclopédie Universalis, « tout texte peut se lire comme l’intégration et la transformation d’un ou plusieurs autres textes. » On voit alors comment le concept peut intéresser les deux versants de la littérature : la production (du côté des auteurs) et la réception (du côté des lecteurs). Un auteur , en effet, est d’abord un lecteur (ce que résume bien le titre des deux sous-parties de l’autobiographie de Sartre, Les mots : 1. Lire – 2. Ecrire) donc un récepteur. Il continue de se nourrir de la littérature dans le temps même où il en produit lui-même, porteur d’une vision du monde singulière. Son œuvre contient alors la trace d’un dialogue avec ses pairs, c’est-à-dire les autres écrivains. Le lecteur, quant à lui, produit des significations du texte en fonction de ses propres horizons d’attente, eux-mêmes issus de sa culture (on parle de l’intertexte du lecteur). Le lecteur entre alors dans le jeu des comparaisons ; il mesure les écarts, apprécie ou non les provocations, découvre des filiations. Production (le travail de l’auteur) et réception (le travail du lecteur) se rencontrent dans une sorte de connivence.

Quelques outils d’analyse à connaître

Il existe des outils d’analyse, forgés par les spécialistes, qui vous aideront à mieux étudier l’intertextualité et donc les réécritures. Ces outils permettent au jour « tout ce qui met le texte en relation, manifeste ou secrète, avec d’autres textes. »

Un grand critique, Gérard Genette, a établi une classification bien utile et que vous pouvez reprendre. Il pointe ainsi :

  • L’architextualité : « ensemble des catégorie générales – types de discours, modes d’énonciation, genres littéraires, etc. – dont relève chaque texte singulier. » En d’autres termes, tout ce qui fait qu’un texte appartient à une voire plusieurs catégories reconnaissables (un genre par exemple).
  • La paratextualité: relation du texte avec ses discours d’escorte : « titre, sous-titre, intertitres ; préfaces, postfaces, avertissements, avant-propos, etc. ; notes marginales, infrapaginales, terminales ; épigraphes ; illustrations ; prière d’insérer, bande, jaquette, etc. »  En clair, tout ce qui accompagne le texte.
  • La métatextualité: relation « de “commentaire”, qui unit un texte à un autre texte dont il parle, sans nécessairement le citer (le convoquer), voire, à la limite, sans le nommer ». Quand vous écrivez un commentaire littéraire, vous êtes dans la métatextualité.
  • L’hypertextualité: « toute relation unissant un texte B (que j’appellerai hypertexte) à un texte antérieur A (que j’appellerai, bien sûr, hypotexte) sur lequel il se greffe d’une manière qui n’est pas celle du commentaire. » En clair, là encore, la relation entre un texte (hypertexte) et son modèle ou sa référence explicite ou implicite (hypotexte).
  • L’intertextualité : « relation de coprésence entre deux ou plusieurs textes (…) par la présence effective d’un texte dans un autre. »

À partir de cette première classification, Genette répertorie un certain nombre de modalités qui intéressent l’intertextualité. Vous devez apprendre à distinguer ces catégories :

  • La citation, forme la plus facilement repérable de l’intertextualité.
  • Le plagiat, emprunt illicite d’un texte inséré dans un autre texte.
  • L’allusion, forme de citation implicite qu’un lecteur averti (un lecteur modèle dirait Umberto Eco) pourra saisir et apprécier.
  • La parodie, forme d’imitation qui suppose une transformation et un détournement du modèle à des fins ironiques et/ou satiriques.
  • Le pastiche, une imitation stylistique d’un texte modèle, a priori sans volonté de satire.

Mise en garde, conseils et perspectives

Les termes ci-dessus – en tous cas les plus parlants pour vous – sont donc à connaître et vous gagnerez à les utiliser avec précision si vous voulez éclairer les textes dans leur dimension intertextuelle. Vous n’oublierez pas non plus que l’analyse intertextuelle permet d’envisager le texte en synchronie et en diachronie. Un groupement de textes épiques, par exemple, peut mettre en lumière comment, à partir de l’architexte épique ­– et d’un hypotexte comme La Chanson de Roland – le traitement épique, tout en gardant des marques de permanence, évolue d’un auteur à l’autre et d’une époque à l’autre. Par ce moyen, on comprend comment l’épique renvoie à une vision du monde, changeante selon qu’on le place à ses origines antiques (Homère), médiévales (Roland) ou aux temps des incertitudes contemporaines (Céline ou Michaux). Il va de soi que cette mise en perspective passe par une bonne connaissance de l’histoire tout court d’une part, de l’histoire littéraire et artistique d’autre part (car l’intertextualité peut aussi concerner le dialogue entre la littérature et d’autres formes d’expression artistiques[1]). Outre la connaissance des courants esthétiques, l’intelligence des grands mythes fondateurs paraît également indispensable. Homère, les tragiques, Virgile « parlent entre eux[2] » et créent des modèles que reprendront plus tard Sénèque ou Ovide et, plus tard encore, les dramaturges classiques ou contemporains ; pensez à l’exemple d’Antigone. Au XIXe siècle, l’œuvre de Victor Hugo, par exemple, se nourrit constamment de l’hypotexte biblique. Plus près de nous, Michel Tournier (Vendredi ou Les limbes du Pacifique – 1967) reprend Daniel Defoe (Vie et aventures de Robinson Crusoé – 1720)[3] avant d’être repris lui-même par Patrick Chamoisot (L’empreinte à Crusoé – 2012). Ainsi, la littérature du XXe siècle en particulier joue en permanence de son dialogue avec le passé, déconstruit l’édifice des formes et des conventions, pour dire le monde tel qu’il est aujourd’hui. Retenez enfin que les notions de thème, motif et topos peuvent être très utiles pour envisager l’analyse d’un corpus de plusieurs textes ou, tout aussi bien, d’un texte isolé. Mon conseil est de vous entraîner vous-mêmes à la constitution de corpus personnels mettant au jour l’évolution d’un motif, d’un topos. Par exemple, le rossignol, figure symbolique de l’amour, se retrouve chez Ronsard et Shakespeare mais aussi, ironiquement, chez Maupassant (Une partie de campagne) ou chez Albert Cohen (« charmeur surfait » dans belle du Seigneur). Au gré de vos lectures, selon les éléments de votre culture littéraire, bref selon votre « intertexte de lecteur », vous pourrez ainsi imaginer des parcours textuels propres à manifester la dimension intertextuelle de la littérature.

[1]On l’a vu, les textes de Pascal sur le « divertissement » peuvent être rapprochés des Vanités, genre pictural baroque par excellence.

[2] Pour paraphraser Umberto Eco dans Apostille au nom de la Rose : « Les livres parlent entre eux ».

[3] Sur ce point, vous pourrez lire avec profit le chapitre « Vendredi » in Tournier M. (1977) Le vent paraclet. Edition Folio.

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