MEMENTO DES BONNES CHOSES DE LA VIE

Permis de séjour

En 1982, l‘écrivain français Claude Roy, atteint d’une grave maladie, décide d’établir un inventaire pour affronter l’épreuve qu’il vit. Il s’agit d’une « liste-mémento de quelques-unes des bonnes choses de la terre : un pense-bête des bonheurs passés, et toujours présents. » En voici quelques extraits.

Mémento des choses bonnes de la vie

 Avoir envie de rire et rire dans le bain parce que maman me chatouille-caresse avec l’éponge douce qui mousse de savon.

La couleur cuivre roux du soleil couchant sur le papier peint à fleurs de ma chambre à huit ans, square Châtillon.

Découvrir avec Loleh à Venise une Calle dell’ Amor degli Amici.

 Avoir perdu dans un bois-bosquet Minna-la-chatte-aimée, qui n’en veut plus sortir, a disparu. Y revenir (une dernière chance) à minuit, la trouver sur la route, qui bondit vers nous.

À six ans, le jour où ma tante Lise m’a fait découvrir qu’avec un coquelicot on peut faire une dame en jupe rouge avec une ceinture verte, comme plus tard découvrir qu’avec une brassée de vie on peut faire un roman.

De Brooklyn Heights regarder s’allumer les gratte-ciel de Manhattan de l’autre côté de la rivière.

À la radio, dans la voiture, seul, la nuit, entendre pour la première fois le mouvement lent, adagio, du dernier Quintette de Schubert, me garer, arrêter le moteur, et pleurer.

Quand mes poumons étaient frais, les odeurs du jardin au matin, en juin, quand les oiseaux chantent encore avant la grande chaleur.

Entendre tout près dans la chênaie la légère rafale de coups de bec du pic, son d’une balle de ping-pong qui dégringole un escalier de bois. Tourner autour de l’arbre pour le voir. Mais il tourne lui aussi et se moque de moi.

En 1958, attendre dans la rue Loleh qui ne me voit pas, et marche vers le lieu de notre rendez-vous, hâtant le pas, courant presque d’impatience, son beau visage lisse avide de gaieté.

En marchant sur la ligne de partage des eaux, entre Saint-Étienne et Montpellier, après cinq heures de marche, ayant faim et les provisions du sac épuisées, trouver abandonné et en ruine le village qu’indiquait la carte. Mais, au moment de partir, une petite voix nous hèle. Aveugle, octogénaire, la dernière habitante du village nous offre un peu de fromage de chèvre et du pain.

Claude Roy, Permis de séjour, 1983.

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