1e TOURNIER : « IL M’OBÉIT AU DOIGT ET À L’OEIL »

ghanasuite-60

Tournier texte 3

Tournier lect analytique 3 – COMPLET

Log-book. – Evidemment il m’obéit au doigt et à l’œil, et je suis bien étrange de m’en plaindre. Mais il y a dans cette soumission quelque chose de trop parfait, de mécanique même qui me glace – si ce n’est hélas ce rire dévastateur qu’il paraît ne pas pouvoir réprimer dans certains cas, et qui ressemble à la manifestation soudaine d’un diable qui serait en lui. Possédé. Oui, Vendredi est possédé. Et même doublement possédé. Car il faut bien reconnaître qu’en dehors de ses éclats de rire diaboliques, c’est moi tout entier qui agis et pense en lui.

Je n’attends pas beaucoup de raison d’un homme de couleur – de couleurs, devrais-je dire, puisqu’il y a en lui de l’Indien et du nègre. Du moins pourrait-il manifester quelque sentiment. Or, en dehors de l’absurde et choquante tendresse qui le lie à Tenn, je ne sache pas qu’il éprouve d’affection. En vérité je tourne autour d’un regret qu’il me coûte d’avouer, mais que je me dois d’exprimer. Je ne me risquerai jamais à lui dire « aime-moi », parce que je sais trop que pour la première fois je ne serais pas obéi. Pourtant il n’a aucune raison de ne pas m’aimer. Je lui ai sauvé la vie – involontairement il est vrai, mais comment s’en douterait-il ? Je lui ai tout appris, à commencer par le travail qui est le bien suprême. Certes, je le bats, mais comment ne comprendrait-il pas que c’est pour son bien ? Pourtant là encore ses réactions sont déconcertantes. Un jour que je lui expliquais, assez vivement il est vrai, comment écorcer et fendre des brins d’osier avant de les tresser, j’ai fait un geste un peu ample de la main. A ma grande surprise, je l’ai vu aussitôt reculer d’un pas en se protégeant le visage de son bras. Or il aurait fallu que je fusse insensé pour vouloir le frapper au moment où je lui enseignais une technique difficile et requérant toute son application. Et tout me porte à croire hélas que cet insensé, je le suis à ses yeux, à toutes les heures du jour et de la nuit ! Alors je me mets à sa place, et je suis saisi de pitié devant cet enfant livré sans défense sur une île déserte à toutes les fantaisies d’un dément. Mais ma condition est pire encore, car je me vois dans mon unique compagnon sous les espèces d’un monstre, comme dans un miroir déformant.

Michel Tournier, Vendredi ou Les limbes du Pacifique, chapitre 7, 1967.

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