UTOPIE : TOURNIER VENDREDI OU LA VIE SAUVAGE

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UTOPIE – TOURNIER VENDREDI

Pourtant Vendredi trouva moyen d’inventer un autre jeu encore plus passionnant et curieux que celui des deux copies.

Un après-midi, il réveilla assez rudement Robinson qui faisait la sieste sous un eucalyptus. Il s’était fabriqué un déguisement dont Robinson ne comprit pas tout de suite le sens. Il avait enfermé ses jambes dans des guenilles nouées en pantalon. Une courte veste couvrait ses épaules. Il portait un chapeau de paille, ce qui ne l’empêchait pas de s’abriter sous une ombrelle de palmes. Mais surtout, il s’était fait une fausse barbe en se collant des touffes de coton sur les joues.
— Sais-tu qui je suis ? demanda-t-il à Robinson en déambulant majestueusement devant lui.
— Non.
— Je suis Robinson Crusoé, de la ville d’York en Angleterre, le maître du sauvage Vendredi !
— Et moi, alors, qui suis-je ? demanda Robinson stupéfait.
— Devine !

Robinson connaissait trop bien Vendredi pour ne pas comprendre à demi-mot ce qu’il voulait. Il se leva et disparut dans la forêt.

Si Vendredi était Robinson, le Robinson d’autrefois, maître de l’esclave Vendredi, il ne restait à Robinson qu’à devenir Vendredi, le Vendredi esclave d’autrefois. En réalité, il n’avait plus sa barbe carrée et ses cheveux rasés d’avant l’explosion, et il ressemblait tellement à Vendredi qu’il n’avait pas grand-chose à faire pour jouer son rôle. Il se contenta de se frotter la figure et le corps avec du jus de noix pour se brunir et d’attacher autour de ses reins le pagne de cuir des Araucans que portait Vendredi le jour où il débarqua dans l’île. Puis il se présenta à Vendredi et lui dit :
— Voilà, je suis Vendredi !
Alors Vendredi s’efforça de faire de longues phrases dans son meilleur anglais, et Robinson lui répondit avec les quelques mots d’araucan qu’il avait appris du temps que Vendredi ne parlait pas du tout anglais.
— Je t’ai sauvé de tes congénères qui voulaient te sacrifier aux puissances maléfiques, dit Vendredi.
Et Robinson s’agenouilla par terre, il inclina sa tête jusqu’au sol en grommelant des remerciements éperdus. Enfin prenant le pied de Vendredi, il le posa sur sa nuque.

Ils jouèrent souvent à ce jeu. C’était toujours Vendredi qui en donnait le signal. Dès qu’il apparaissait avec son ombrelle et sa fausse barbe, Robinson comprenait qu’il avait en face de lui Robinson, et que lui-même devait jouer le rôle de Vendredi. Ils ne jouaient d’ailleurs jamais des scènes inventées, mais seulement des épisodes de leur vie passée, alors que Vendredi était un esclave apeuré et Robinson un maître sévère. Ils représentaient l’histoire des cactus habillés, celle de la rizière asséchée, celle de la pipe fumée en cachette près de la réserve de poudre. Mais aucune scène ne plaisait autant à Vendredi que celle du début, quand il fuyait les Araucans qui voulaient le sacrifier, et quand Robinson l’avait sauvé. Robinson avait compris que ce jeu faisait du bien à Vendredi parce qu’il le guérissait du mauvais souvenir qu’il avait de sa vie d’esclave. Mais à lui aussi Robinson, ce jeu faisait du bien, parce qu’il avait toujours un peu de remords d’avoir été un maître dur pour Vendredi.

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, 1971.

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