TOPOS DE LA SCÈNE DE RENCONTRE

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Vous trouverez ci-dessous et en fichier pdf (EXTRAITS DE ET LEURS YEUX SE RENCONTRÈRENT) des extraits de l’ouvrage que Jean Rousset a consacré au topos de la rencontre amoureuse. Le spécialiste a repéré des constantes (voir plus bas : l’effet, l’échange, le franchissement) que vous pourrez retrouver dans l’extrait de La Princesse de Clèves et les autres textes que nous étudierons sur le même sujet (Flaubert, Stendhal, Giono, Michon). Ce cours est donc à étudier et à exploiter pour vos lectures analytiques.

« Mon thème est une scène, rien de plus : quelques lignes, parfois beaucoup de pages, c’est peu dans la continuité d’un roman ; c’est beaucoup si l’on admet qu’elles constituent une scène-clé, à laquelle se suspend la chaîne narrative, c’est beaucoup aussi dès que l’on jette un coup d’œil sur l’ensemble de notre trésor littéraire, la scène de rencontre est partout – ou presque. Une tradition tenace la répète depuis deux millénaires, non sans variantes, écarts ou amplifications. On ne peut s’empêcher d’en reconnaitre le caractère quasi-rituel ; elle appartient de droit au code romanesque, elle y figure avec son cérémonial et ses protocoles. Cette forme fixe est liée à une situation fondamentale : le face à face qui joint les héros au couple principal, la mise en présence de ceux qui se voient pour la première fois. Il s’agit d’une unité dynamique, destinée à entrer en corrélation avec d’autres unités et déclenchant un engrenage de conséquences proches et lointaines : autres rencontres, séparations et retours, quête ou attente, perte momentanée ou définitive… L’événement raconté est à la fois inaugural et causal ; on a le droit de traiter la scène de première vue comme une fonction, étant donné son pouvoir d’engendrement et d’enchainement, et comme une figure qui a sa place consacrée dans la rhétorique romanesque. L’action qu’elle met en œuvre est différente de toute autre, dans la mesure où, plus qu’une autre, elle pose un commencement et détermine des choix qui retentiront sur l’avenir du récit et sur celui des personnages ; ceux-ci la subissent le plus souvent comme un ouragan et une rupture, parfois comme un investissement lent ; ils l’éprouvent toujours (du moins l’un d’entre eux) comme une naissance et comme un engagement qui les entraine malgré eux (…) » (pages 7-8).

« Ainsi que je l’ai annoncé, je vais tenter de construire l’instrument sans lequel il ne peut être question d’aller de l’avant. Modèle ou grille, il s’obtiendra par abstraction et mise en forme des constantes qui organisent la scène de rencontre (…) » (page 34).

« 1. L’effet : (…) Avec des degrés divers dans la violence, il est rare que ne soit pas notée fortement cette impression première produite par la vision de l’un sur l’autre, mutuelle ou non ; on multiplie les termes d’intensité : surprise, éblouissement, saisissement, anéantissement… parfois dans leur version négative : vertige, voire peur ou malaise ; c’est toujours la soudaineté d’un choc, d’une irruption, d’une rupture. Si tous les auteurs n’endossent pas littéralement « le légendaire coup de foudre », l’effet n’en est pas moins marqué, même s’il est parfois atténué, sous-jacent, censuré ou retardé. Sous une forme ou une autre, on s’en passerait difficilement : il contient la charge affective qui propulse le récit et porte la lecture.

2. L’échange : j’entends par là toute espèce de communication, entre les partenaires, d’un message qui peut être manifeste ou latent, direct ou oblique, volontaire ou non ; c’est sur ce point qu’importent les positions des héros l’un par rapport à l’autre, telles que la mise en place les a préalablement déterminées. Selon que ces positions sont proches ou éloignées, libres ou séparées, l’échange se fera par émission de paroles ou par production de signes non linguistiques : regards, gestes, mimiques, attitudes, déplacements… Les indices peuvent être conscients ou non : pâleur, rougeur, larmes, évanouissement, aphasie ou simple silence, regards enfin dont le « langage » le plus souvent involontaire, est constamment invoqué par les auteurs.

3. Enfin, le franchissement, c’est-à-dire l’annulation de la distance qui est, par définition, toujours interposée (…). On comprend que sur ce troisième trait dynamique, les positions des acteurs soient déterminantes aussi : proches ou lointains, séparés ou non par des écrans – qui peuvent être culturels aussi bien que physiques – il leur sera plus ou moins aisé de se rapprocher. On peut systématiser le franchissement de la façon suivante : impossible, difficile ou réalisable ; dans ce dernier cas, il sera réalisé ou suspendu. Contact physique, symbolique ou parlé, les modalités du franchissement sont donc multiples (…) » (pages 43-45).